Le blog d’Audrey: la mentalité de l’isolement et comment gérer l’arrêt des compétitions

11 juin 2020
Sologne, France
Un groupe d'archers français s’entraîne durant le confinement chez le vice-champion olympique Jean-Charles Valladont.

Ce blog est écrit par Audrey Adiceom. Elle nous donne un aperçu de sa vie d'archère d'élite au sein de l'équipe de France de tir à l'arc

Je m’entraîne tous les jours à l’INSEP (Paris) depuis septembre 2017 au Pôle France Elite de Tir à l’arc. 

Le vendredi 13 mars 2020, tous les internes du pensionnat ont reçu un communiqué nous informant que nous devions quitter les lieux dans les deux jours pour une durée d’au moins 15 jours. 

La première question était de savoir où est-ce que j’allais vivre tout en pouvant continuer la pratique du tir à l’arc dans les meilleures conditions. 

Chez moi, à Riom, le club devait fermer sur demande de l’État. De plus, je pouvais être porteuse saine, donc je ne voulais pas impacter mes parents, plus vulnérables. 

Jean-Charles [Valladont] m’a alors proposé de venir le rejoindre dans sa maison à la campagne. Mon copain, qui est aussi membre du l’INSEP,  et un autre couple d’amis ont aussi été invités.

Sa maison se trouve en Sologne, à deux heures au sud de Paris.

C’est une véritable chance pour nous qu’il nous accueille ici. Il a un beau terrain, donc nous pouvons nous entraîner à 70 mètres et profiter des avantages de la campagne et de son air frais.

Mes journées ici sont plutôt bien rythmées. 

J’ai pris l’habitude de tirer une centaine de flèches le matin, avec l’accent sur le travail technique ou les tirs comptés, après le petit déjeuner composé de pain et confitures maison. 

C’est vraiment dingue comme, même seule au milieu de la campagne, mon cœur s’emballe dans les moments un peu plus intenses d’un tir compté. Quand j’ai cinq 10 en cible, quand c’est la dernière volée de la série et que je joue pour un beau score. 

C’est un réel atout de pouvoir travailler avec les sensations, même si elles sont moindres, que je peux retrouver en compétitions. Je peux ainsi continuer, même ici, à travailler sur mon langage interne et continuer de préparer mon mental.

Après l’entraînement, je prends le temps de lire un peu puis je me lance dans mes révisions universitaires. Je suis en Master 2 MIAGE (Informatique pour l’Entreprise) à l’Université Paris Dauphine. 

Nos cours étaient presque finis avant le début du confinement mais je n’avais pas encore pu passer mes examens partiels de fin d’année. J’ai donc dû les passer à distance comme l’ensemble de la promotion. 

Juste après midi, on commence à faire à manger. Les filles m’apprennent à cuisiner et j’adore ça. On cuisine des repas très variés et on essaye de préparer des menus équilibrés.

On fait des tartes, des pâtes fraiches, des salades, des sauces spéciales et des pâtisseries. Toutes sortes.

Pendant le deuxième mois de confinement, chacun a noté son plat préféré et nous l’avons préparé une fois les semaines suivantes. Il y a eu de tout: du couscous, des lasagnes de bœuf, des pates aux saumon et épinards, du canard confit, et le mien, c’était une fondue au fromage.

L’après-midi je travaille ou je donne un coup de main dans le jardin si je n’ai pas de révisions en cours. 

Vers 18h30, avec les filles, on fait une heure de sport (en général musculation poids de corps ou yoga) avant de préparer le souper. J’essaye de travailler sur l’ensemble du corps en variant les exercices tous les jours. 

Nous avons pris l'habitude de faire une session de huit exercices d'une durée de 20 secondes, en répétant chaque exercice huit fois, avec une pause de 10 secondes entre chaque exercice. C’est notre moment pour nous défouler un peu et entretenir un minimum notre condition physique.

Le soir nous dînons tous ensemble. Souvent nous regardons un film avant de nous coucher. En ce moment, nous regardons tous les films Marvel dans l’ordre de l’histoire et non d’apparition.

Je suis trop fan de Thor!

Notre coach sportif de l'INSEP organise deux fois par semaine une vidéoconférence avec les membres du Pôle France de tir à l’arc de l’INSEP. Même si nous sommes partout aux quatre coins de la France, on partage un entraînement ensemble. C'est la beauté des moyens de communication modernes.

Ça fait du bien de les voir et de rire avec eux. Avec mes amies du tir à l’arc, on a un groupe Messenger où on s’envoie des photos et vidéos de nos journées. 

C’est souvent orienté nourriture, mais c’est parce que c’est une autre passion commune!

Notre sport ne nécessite qu'une cible, un terrain et un arc. Les sports collectifs, la natation qui ont besoin de plus d'équipement pour s’entraîner sont dans une situation bien pire.

Ici, nous avons eu beaucoup de chance. Il fait très beau et il n’y presque jamais de vent. L’ambiance est conviviale et amusante. On se lance des défis entre nous ou alors on consacre notre entraînement au travail technique.

Avec la diminution du travail universitaire, je vais augmenter le nombre de flèches que je tire et passer à deux entraînements par jour. Mais ça reste encore assez relax.

À l’INSEP, c’est tout autre chose. On est baigné dans notre préparation olympique où tout est optimisé et pensé pour la haute performance. Les coachs nous proposent un planning hebdomadaire tous les lundis avec des situations collectives et des entraînements individualisés.

Durant une semaine normale, je m’entraîne 25 heures, j’ai 10 heures de cours à l’université ou à l’INSEP (anglais), et tous les soirs à 18h30, nous avons préparation physique ou cardio-training.

Je vois une fois par semaine ma psychologue ou ma préparatrice mentale pour assurer le développement de mes compétences dans ce domaine. C’est une partie très importante pour moi. Les jours et semaines sont rythmés par le tir à l’arc avec le groupe.

Aujourd’hui, je pense encore à ma préparation olympique, mais comme nous n’avons pas de compétitions avant au moins septembre 2020, je peux me permettre de faire un peu moins de tir à l’arc pour faire d’autres choses. 

Une grosse différence, aussi, c'est de ne pas avoir d’entraîneur. 

Nous gardons tout de même le lien en s’appelant environ une fois par semaine. Il me demande comment je vais, ce que je travaille, ce que je pense de mon tir, ce que je fais de mes journées. Il essaye aussi de savoir si je garde le moral et où en est mon niveau de motivation. Ce moment d’échange est essentiel. Ce n’est pas grand-chose, mais ça m’aide à extérioriser ce que je ressens sur mon entraînement et ça me permet d’avoir des nouvelles sur ce que l’avenir pourrait nous réserver à l'INSEP et pour l'équipe.

J’essaye également d’appeler mes parents, mon frère et ma grand-mère une fois par semaine. J’aime bien avoir le temps de les appeler pour avoir de réelles discussions.

Ce confinement, ce n’était pas des vacances gratuites. Ce qui se passe dans le monde entier à cause de cette pandémie est vraiment bouleversant. Je l'ai aussi ressenti personnellement.

J’ai malheureusement perdu ma grand-mère, emportée par ce maudit virus. C’était une belle et grande dame qui a eu une vie inspirante. Je remercie la vie d'avoir eu une grand-mère si pleine d'esprit, intelligente et courageuse. Elle me soutenait beaucoup dans mon projet sportif. 

Dès qu’une compétition commençait, elle se connectait pour suivre les résultats. Elle m’envoyait un mail d’encouragement avant chaque compétition. Elle connaissait tout le monde, mes amis du tir à l’arc, mes adversaires, même si eux ne la connaissaient pas. 

Le plus bel hommage que je puisse lui faire est de vivre à fond et sans limite. Une carrière sportive, ce n’est pas pour toute la vie, alors autant ne pas se priver et se donner les moyens de réussir.

Cela fait plaisir de prendre le temps pendant cette période.

J’ai consacré des journées entières à réviser ou faire un projet pour l’école, j'ai pris le temps d’appeler mes proches, de faire du yoga, de cuisiner des repas et des pâtisseries, et j'ai même pris le temps de ne rien faire.

C’est un nouveau concept que j’avais l’opportunité d’expérimenter quelques dimanches par mois et que je peux aujourd’hui le faire presque tous les jours.

C’était presque déroutant les premiers jours d’avoir autant de temps juste pour moi. Le plaisir des choses simple. Je pense que ça sera réellement bénéfique pour mon développement personnel et sportif. Réajuster les choses à leur juste valeur.

Je ne m’ennuie pas. Je vis plutôt bien le confinement et j'ai de la chance.

Me retrouver ici, loin de l’INSEP et des compétitions, m’a permis de me recentrer sur l’essence même de la pratique de mon sport. Je me suis posé des questions importantes. Pourquoi je fais du tir à l’arc? Pourquoi continuer à s’entraîner quand il n'y a rien à viser? Quand l’espoir d’une prochaine compétition s’éloigne de plus en plus?

Je fais du tir à l’arc car j’aime la pratique de ce sport. C’est un peu comme jouer aux fléchettes entre amis. On ne joue pas une partie car on veut être champion du monde, on fait une partie car c’est sympa de jouer ensemble et de comprendre comment mettre la fléchette au centre.

En ce moment, la motivation n’est pas la compétition mais l’envie de progresser dans mon sport en me fixant des mini-objectifs techniques, mentaux et de performance par jour et par semaine.

L’entraînement prend un sens différent, mais les résultats de mes tirs comptés restent bons. Je suis proche de ce que je peux faire à l’INSEP. C’est très encourageant.

Images avec l'aimable autorisation de Audrey Adiceom.